À propos de ces blagues
Une histoire drôle n’est pas une blague longue : c’est une blague qui a besoin d’un décor. Là où une devinette tient en deux lignes et où un calembour tient en un mot, l’histoire drôle prend le temps d’installer une situation, de la laisser se compliquer, puis de la refermer d’un coup. Trois à six phrases suffisent presque toujours. Au-delà, on ne raconte plus une histoire drôle, on raconte une anecdote, ce qui n’est pas la même chose : l’anecdote se justifie par le fait qu’elle est arrivée, l’histoire drôle doit se justifier toute seule. C’est pour cela que nous avons imposé ici une longueur courte à chaque item de cette page : elle oblige à ne garder que ce qui sert la chute.
La mécanique est presque toujours la même, et il vaut la peine de la voir de près, parce qu’une fois qu’on l’a vue, on raconte mieux. La première phrase pose un cadre banal — un bureau, un four, une voiture, un jardin. Les phrases du milieu ajoutent un détail de trop, un détail que l’auditeur enregistre sans y penser : le capteur monté sous l’auvent, la couverture posée sur l’imprimante, le sens systématiquement inverse. La dernière phrase revient chercher ce détail et lui donne la seule signification à laquelle personne n’avait pensé. La chute n’apporte donc rien de nouveau : elle relit ce qui était déjà là. C’est la raison pour laquelle une histoire drôle bien construite paraît évidente après coup, et pourquoi elle tombe à plat quand le détail décisif a été oublié en route.
D’où la première chose à retenir si l’on veut raconter ces histoires ailleurs que sur un écran : on ne retient pas une histoire drôle par ses mots, on la retient par sa situation. Essayer d’apprendre le texte par cœur est le plus court chemin vers le trou de mémoire, parce qu’il suffit d’un mot manquant pour que la phrase s’arrête. Il vaut bien mieux mémoriser trois choses : le décor, le détail planté, la chute. Un soufflé, un éternuement, l’ordre dans lequel les deux arrivent. Le reste, on le réinvente en parlant, avec ses propres mots, et cela s’entend : une histoire racontée sonne toujours plus juste qu’une histoire récitée.
La deuxième chose concerne la façon de la lancer. Ne prévenez pas. Dire « je vais vous raconter une histoire très drôle » place l’auditeur en position de juge avant même la première phrase, et il vous notera au lieu de vous écouter. Une histoire drôle se lance comme une phrase ordinaire, sur le ton dont on dit que la voisine a repeint son portail. La surprise fait la moitié du travail, et l’annonce est exactement ce qui la supprime. Pour la même raison, évitez les préparations qui préviennent : « attends, celle-là est énorme », « vous allez voir la fin ». Tout ce qui désigne la fin d’avance la désarme.
La troisième chose est plus difficile parce qu’elle est physique : il ne faut pas rire avant la fin. Le rire du conteur arrive presque toujours trop tôt, juste avant la dernière phrase, et il fonctionne comme un panneau lumineux qui annonce le virage. L’auditeur comprend qu’on approche, se prépare, et la chute arrive sur un terrain déjà occupé. La règle pratique : dire la dernière phrase le plus platement possible, puis s’arrêter et se taire. Le silence après la chute n’est pas un échec, c’est le temps que prend le public pour faire lui-même le rapprochement. Beaucoup d’histoires sont gâchées dans les deux secondes qui suivent, par un conteur qui explique, répète ou ajoute « tu comprends, parce que le chat… ».
Ce qui fait rater une histoire drôle est en général mesurable. Trop de détails : chaque précision inutile dilue le seul détail qui compte. Un ordre bousculé : si la chute demande de se souvenir d’un objet, cet objet doit avoir été nommé avant, une fois, clairement. Un mauvais moment : ces histoires demandent qu’on écoute jusqu’au bout, elles ne survivent pas au milieu d’une conversation animée ni à un couloir où tout le monde marche. Et un mauvais format : certaines fonctionnent à table, entre deux plats, d’autres seulement en voiture, là où personne ne peut partir.
Pour choisir à qui raconter quoi, il suffit de se demander ce que la chute exige de connaître. Une histoire de four, de vélo ou de valise se comprend partout, y compris par un enfant. Une histoire qui repose sur une imprimante de bureau, sur un devis ou sur un formulaire suppose qu’on ait déjà eu affaire à l’un des trois : elle sera meilleure entre collègues qu’en classe de CM2. Ce n’est pas une question de niveau, c’est une question d’expérience partagée. Les histoires de cette page sont volontairement mélangées sur ce point : cuisine, jardin, transports, école, mer, musique, informatique, pour qu’il y en ait à peu près pour chaque table.
Un mot, enfin, sur ce que vous lisez ici. Toutes les histoires de cette page ont été écrites pour ce site. Nous n’avons recopié aucun recueil, aucun spectacle, aucune page trouvée ailleurs — d’abord parce qu’une histoire drôle contemporaine appartient à quelqu’un, ensuite parce que recopier ce que tout le monde a déjà lu n’a aucun intérêt. Cela a une conséquence honnête à annoncer : nous en avons moins que les collections qui ramassent tout, et nous en ajoutons lentement. En échange, celles-ci sont à nous, elles ne se retrouvent pas sur dix autres pages identiques, et vous pouvez les raconter en sachant d’où elles viennent. Si vous les modifiez en les racontant — c’est ce qui devrait arriver — elles seront un peu à vous aussi.