À propos de ces blagues
Une blague Monsieur et Madame n’est pas tout à fait une blague : c’est une devinette dont la réponse est un prénom. On vous présente un couple au patronyme bizarre, on vous dit qu’il a un fils ou une fille, et on vous demande comment l’enfant s’appelle. Tout tient dans un basculement d’oreille. Le prénom, une fois collé au nom de famille, cesse d’être un état civil et redevient une phrase française ordinaire. Vous entendez d’abord un nom sur une boîte aux lettres ; une seconde plus tard, vous entendez quelqu’un qui parle d’une horloge qui retarde, d’un canard qu’on met dans le bain ou d’un dîner qu’on prend dans le jardin.
Pour bien la comprendre, le plus simple est de la fabriquer à l’envers. On ne part jamais du nom de famille : on part de la phrase. On choisit une remarque courte, banale, du genre de celles qu’on dit dix fois par semaine — « l’horloge retarde », « on dîne dans le jardin », « s’il vient pas, on y va ». Ensuite on cherche l’endroit où la couper en deux. La première moitié doit pouvoir passer pour un prénom, la seconde pour un nom. Le nom absorbe tout le reste de la phrase, verbe et compléments compris, et c’est précisément cette bosse un peu monstrueuse qui signale au lecteur qu’il y a quelque chose à entendre.
L’endroit de la coupe est le vrai travail. Il faut un prénom qui avale un mot grammatical : Éva prend « et va », Yann prend « y’en a », Ondine prend « on dîne », Elsa prend « elle s’a- », Sylvain prend « s’il vient », Anne prend « an- », Laure prend « l’hor- ». Ces prénoms-là sont des outils : ils commencent par des sons que le français utilise sans arrêt pour lancer une phrase. Un prénom qui ne mange rien — un prénom qui reste un prénom — ne produit aucune bascule, et la devinette tombe à plat même si le nom, lui, est très drôle.
Le nom de famille, nous l’inventons toujours, et nous vous conseillons d’en faire autant. D’abord par correction : il existe des familles réelles derrière presque tous les noms français courants, et il n’y a aucune raison de faire d’un patronyme existant le support d’un jeu de mots. Ensuite parce que c’est plus efficace. Un nom inventé s’écrit phonétiquement, d’un seul tenant, exactement comme il se prononce ; il prévient l’œil qu’on est dans le jeu, et il ne détourne pas l’attention vers une personne qu’on croirait viser. Un bon nom de famille de devinette ne ressemble à rien qu’à sa propre sonorité.
Se raconte-t-elle ou se lit-elle ? Les deux, mais pas de la même façon. À l’oral, il faut articuler le nom lentement, syllabe par syllabe, sinon la phrase se révèle toute seule avant la question et il ne reste plus rien à trouver. À l’écrit, c’est l’inverse : l’orthographe fait déjà la moitié du travail, et la surprise vient de la réponse qu’on découvre une ligne plus bas. C’est une forme qui marche très bien en série, à table ou en voiture, parce que chaque item est court et que l’auditoire prend vite le pli : au troisième, tout le monde cherche la phrase cachée avant qu’on ait fini de poser la question.
Ce qui les fait rater est assez repérable. Un nom trop long, qu’on n’arrive plus à lire d’une traite, épuise la patience avant la chute. Une homophonie trop approximative oblige à expliquer, et une devinette expliquée ne fait plus rien. Enfin — le défaut le plus fréquent — la phrase cachée n’est parfois pas intéressante en elle-même : si elle ne dit rien, la retrouver ne procure aucun plaisir. Nous préférons des phrases qui évoquent une petite scène, un pneu à plat, une ancre qu’on jette, une leçon de musique, plutôt que des phrases qui n’existent que pour se laisser découper.
Si vous voulez en écrire, prenez un carnet et notez pendant une journée les phrases que vous prononcez vraiment ; il y en aura plus que vous ne le croyez, et ce sont les plus plates qui se coupent le mieux. Testez ensuite la coupe à voix haute : prononcez la phrase, puis prononcez le prénom et le nom séparément, et écoutez si l’on entend encore la même chose. L’exercice oblige à distinguer ce qu’on entend de ce qu’on écrit, ce qui le rend assez plaisant à faire à plusieurs. Et quand la coupe ne tombe pas juste, on ne force pas : on change de phrase, il y en a toujours une autre.
Un mot sur ce que vous lisez ici. Tous ces items ont été écrits pour ce site, un par un. Nous n’avons recopié aucun recueil, aucune page existante, aucun spectacle : une blague récente appartient à quelqu’un, et nous n’avons pas de licence pour la reprendre. La forme, elle, est libre — personne ne possède « Monsieur et Madame ont un fils » —, seul le texte qu’on met dedans nous engage. Conséquence pratique : nous en publions moins que les listes interminables qu’on trouve ailleurs, et vous croiserez ici des noms que vous n’avez jamais vus. C’est le prix, et c’est aussi l’intérêt.
Chaque item de cette page se lit donc en deux temps : la question porte le couple et son nom, la réponse porte le prénom, puis la phrase entière reconstituée. Nous donnons systématiquement cette phrase, même quand elle paraît évidente, parce que la même suite de sons peut s’écrire de plusieurs manières et qu’une devinette dont on n’est pas sûr d’avoir trouvé la bonne lecture reste inachevée. Lisez la question à voix haute, laissez un silence, puis vérifiez. Si vous ne trouvez pas, ce n’est pas grave : la deuxième lecture, celle où l’on sait, s’entend très bien elle aussi.