À propos de ces blagues
L’humour noir n’est pas de l’humour méchant. C’est une famille de blagues qui accepte de parler de ce dont on parle rarement à voix haute : la mort, la maladie, la panne irréparable, le naufrage, le pire moment d’une journée déjà mauvaise. Ce qui la définit n’est pas la cruauté, c’est le refus de détourner le regard. La blague noire regarde une situation que tout le monde connaît et qui n’a pas de solution, et elle choisit d’en parler sur le ton de quelqu’un qui commande un café. Ce décalage entre la gravité du sujet et le calme du ton est le moteur entier du genre.
Il faut donc dire tout de suite où passe la limite, parce que c’est elle qui rend cette page publiable. Nos items portent sur des situations et sur des objets : un testament, un détecteur de fumée, un paratonnerre, une étagère de bibliothèque, un comptoir d’aéroport, une stèle qu’on n’a pas fini de graver. Ils ne portent jamais sur une catégorie de personnes. Nous ne publions aucun item dont la chute repose sur l’origine, la nationalité, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’apparence physique, le handicap, l’état de santé d’un groupe ou l’âge. Ce n’est pas de la prudence commerciale : une blague dont le ressort est « ces gens-là sont comme ça » n’est pas de l’humour noir, c’est un autre genre qui se déguise, et nous n’en publions pas. La mort, elle, n’est la caractéristique de personne en particulier. C’est le seul sujet du site qui concerne tout le monde de la même façon, et c’est précisément ce qui le rend racontable.
Deuxième limite, plus rarement dite : nous n’écrivons rien sur une victime réelle ni sur un événement réel. Pas de catastrophe datée, pas de nom, pas d’accident qu’un lecteur pourrait avoir vécu de près. Un naufrage inventé n’a pas de survivants qui liront la page ; un naufrage réel en a. Cette règle coûte quelques idées faciles et elle nous convient très bien, parce qu’une blague qui a besoin d’un mort identifiable pour fonctionner ne fonctionnait pas beaucoup au départ.
Mécaniquement, la chute noire marche presque toujours par litote et par décalage de registre. On annonce une chose énorme avec le vocabulaire d’une chose minuscule : un notaire poursuit sa lecture, un agent d’escale imprime une carte d’embarquement, une réceptionniste tend une clé. Le rire vient du contraste, pas de l’information. L’autre ressort courant est le glissement de sens sur un verbe ordinaire — tenir, rester, servir, régler — qui prend soudain son acception la plus définitive. Dans les deux cas, la règle d’écriture est la même : la dernière phrase doit être la plus plate. Si l’auteur souligne, insiste ou explique, la blague meurt avant son sujet.
Les trois formes de cette page se distribuent le travail. L’item libre tient en une ou deux phrases et fonctionne comme une remarque lâchée en passant ; c’est la forme la plus fragile, parce qu’elle n’a nulle part où se rattraper. L’histoire courte installe une situation, laisse un temps, puis retourne le décor en une réplique — c’est la forme qui pardonne le mieux, à condition que le récit reste bref et que rien n’annonce la fin. La question-réponse pose un cadre et donne la chute à la ligne suivante ; quand la réponse se cherche vraiment, nous la rangeons à part pour ne pas la donner trop tôt.
Pour la raconter, le contexte fait plus que le texte. Une blague noire suppose un accord tacite entre celui qui parle et celui qui écoute, et cet accord se perd très vite. On ne la lance pas à quelqu’un qui vient de perdre un proche, ni dans une salle d’attente d’hôpital, ni devant un enfant qui pose des questions sérieuses sur la mort. Elle marche entre gens qui savent qu’on plaisante sur la chose et non sur eux. Ce qui la fait rater, le plus souvent, ce n’est pas le sujet mais l’auteur : celui qui rit de sa propre blague avant la fin, celui qui ajoute « tu as compris ? », celui qui prend un air entendu. Le ton juste est le ton neutre. Et si un doute existe sur l’auditoire, l’abstention est une réponse parfaitement acceptable.
Tous les items de cette page ont été écrits pour ce site. Nous ne recopions pas un recueil, un site voisin, un spectacle ni un livre : une blague contemporaine appartient à quelqu’un, et nous n’avons de licence sur rien. Quand un texte nous paraît familier, même vaguement, nous l’écartons et nous en écrivons un autre — le doute suffit, et il nous fait jeter beaucoup. La conséquence est visible et nous l’assumons : nos pages comptent peu d’items, et elles grandissent lentement. C’est le rythme qu’impose une règle d’écriture, et nous préférons l’expliquer plutôt que de le cacher.
Une dernière remarque de lecture. L’humour noir se lit mal en rafale : trois items d’affilée et le ton devient un tic, alors que le même item isolé fonctionne. Nous conseillons de descendre lentement, de s’arrêter sur celui qui accroche, et de garder à l’esprit qu’aucun de ces textes ne prétend faire rire tout le monde. C’est le genre où le silence poli est le plus fréquent des retours, et ce n’est pas grave : une blague noire qui tombe à plat ne blesse personne tant qu’elle ne visait personne.