À propos de ces devinettes
Une énigme de situation ne demande aucune connaissance : elle tient en deux ou trois phrases qui décrivent une scène apparemment impossible, et elle se résout d’une seule phrase. Un phare qui n’éclaire pas et ne fait couler personne, un facteur qui ne dépose jamais rien devant une maison dont les habitants reçoivent pourtant leur courrier, une classe qui ne peut pas lire ce que la maîtresse écrit au tableau : l’énoncé pose une contradiction, et la réponse ne la contourne pas, elle la dissout. Après coup, la scène redevient banale. C’est là toute la différence avec une devinette ordinaire, qui cache un objet derrière une description, alors que l’énigme de situation cache une hypothèse derrière une image.
La mécanique est toujours la même, et elle est honnête : l’énoncé ne ment jamais. Chaque mot y est exact. Ce qui est faux, c’est le décor que le lecteur ajoute tout seul, sans s’en rendre compte, pour se représenter la scène. On entend « téléphérique » et on voit des skieurs qui montent ; on entend « phare » et on voit une tour de pierre plantée sur un cap. L’énoncé n’a rien dit de tel. La bonne énigme n’ajoute donc aucun mensonge : elle se contente de laisser un trou que l’imagination remplit de travers, puis elle montre le trou.
Première méthode de recherche : lister à voix haute ce que l’énoncé ne dit pas. Prenez l’arrosoir toujours plein d’un voisin qui n’a pas de robinet. L’énoncé dit que l’arrosoir est plein ; il ne dit pas que le voisin le remplit. Il dit qu’il n’a pas de robinet dehors ; il ne dit pas que l’eau doit venir d’un robinet. Faites cet inventaire en trois ou quatre lignes, puis relisez-le lentement : quand la solution vient, elle loge dans une de ces phrases écrites au négatif, souvent celle dont vous vous étiez dit en l’écrivant qu’elle allait de soi.
Deuxième méthode : chercher le mot qui a deux sens. Le français en est plein, et l’énigme de situation s’en nourrit. « Dernier » peut vouloir dire dernier de tous ou dernier ouvert au public. « Trompettiste » est un métier, pas forcément ce que quelqu’un fait ce soir-là. « Client » ne désigne pas nécessairement un humain. Relisez l’énoncé en vous arrêtant sur chaque nom et chaque adjectif, et demandez-vous s’il existe un autre emploi courant du mot. Dès qu’un mot en accepte deux, essayez le second : c’est très souvent par là que l’énoncé s’ouvre.
Troisième méthode, plus subtile : se demander qui parle, et de qui on parle. Beaucoup d’énoncés sont rapportés par quelqu’un qui décrit ce qu’il croit voir, ou qui parle d’un objet en le désignant par son usage habituel. Une cabine de téléphérique qui n’emmène personne au sommet ne paraît absurde que si l’on suppose qu’un téléphérique sert d’abord à monter. Le point de vue est un piège aussi efficace que le vocabulaire : quand un énoncé résiste, changez de place, mettez-vous derrière l’œil qui raconte, et regardez la scène depuis ce point-là plutôt que depuis le vôtre.
Poser une énigme se joue au rythme. Lisez l’énoncé une fois, laissez le silence s’installer, puis relisez-le mot à mot : la deuxième lecture fait partie du jeu, parce que c’est elle qui permet de repérer le détail qu’on avait survolé. À plusieurs, nous aimons le format des questions fermées : les autres n’ont droit qu’à des questions auxquelles vous répondez oui, non, ou sans importance. Ce troisième mot est essentiel — il écarte les fausses pistes sans donner la réponse. En voiture, à table, en fin de cours, une énigme tient dans le temps d’une pause, et c’est exactement pour ces moments-là que nous les écrivons.
Ce qui fait rater une énigme, on le sait vite. Un énoncé trop long d’abord : au-delà de trois phrases, le lecteur ne sait plus quel détail compte, et l’exercice devient une lecture attentive au lieu d’un déclic. Une réponse arbitraire ensuite, celle qui ajoute au dernier moment un élément dont rien n’avait été dit : elle laisse une impression de tricherie, et elle suffit à gâcher un énoncé par ailleurs solide. Enfin, les détails décoratifs, ces précisions inutiles qu’on prend pour des indices : nous essayons de n’en mettre aucun, et chaque mot des énoncés ci-dessus devrait servir à quelque chose — si l’un d’eux pouvait être retiré sans rien changer, c’est qu’il n’avait pas à être écrit.
Nos réponses sont écrites pour être évidentes après coup, jamais avant. C’est le critère que nous nous imposons : si l’explication vous fait dire « je pouvais le trouver », l’énigme est bonne ; si elle vous fait hausser les épaules, elle est ratée et elle n’aurait pas dû être publiée. Nous préférons donc une réponse un peu plate qui referme parfaitement la contradiction à une réponse spectaculaire qui exige d’avoir deviné une information absente de l’énoncé. C’est aussi pour cela que nous formulons chaque réponse en une phrase, deux au maximum : si elle en demande plus, c’est que l’énoncé était mal posé.
Un mot enfin sur ce que vous lisez ici. Toutes ces énigmes ont été écrites pour ce site, une par une. Nous ne recopions rien : ni recueil, ni site existant, ni spectacle. Une énigme contemporaine appartient à celui qui l’a écrite, et nous n’avons aucune raison de nous servir chez les autres. Cela a une conséquence très concrète, et nous préférons la dire franchement : nos pages sont moins fournies que celles qui ratissent tout ce qui traîne. En échange, ce que vous trouvez ici vient de nous, se tient debout, et vous ne l’avez probablement pas déjà lu ailleurs.